Chaque année, l’Église catholique de rite romain commence le saint temps du Carême par le Mercredi des Cendres. Par ce temps fort liturgique, l’Église offre à ses fidèles de se préparer à la joie de la Résurrection à Pâques en parcourant un chemin de conversion intérieure en vue d’une plus grande communion avec le Christ. Dans le Carême figure en bonne place le jeûne, pratique si importante que pour beaucoup, Carême signifie jeûne, donnée qui transparaît du reste dans la traduction du mot « Carême » dans certaines langues africaines : par exemple en mooré, « Carême » se dit « no-loééré » (littéralement : attacher sa bouche, ne pas manger). Afin de soustraire le jeûne au risque d’une vision réductrice, il convient d’apporter, à partir de la Bible, des Pères de l’Eglise, du Code de droit canonique et des normes liturgiques, un éclairage qui puisse aider les fidèles catholiques à mieux comprendre l’esprit et la pratique du jeûne dans le Carême.

Sens du jeûne

En général, le jeûne est une privation volontaire et libre, partielle ou totale de nourriture et de boisson en fonction des circonstances. Pour le chrétien catholique, plus qu’une simple diète ou une règle austère, le jeûne est un acte de portée spirituelle qui nous rapproche de Dieu et de nos frères. Si le jeûne est connu de différentes confessions et traditions religieuses et spirituelles, son sens est toutefois spécifique pour les chrétiens catholiques. Dans la liturgie du Mercredi des Cendres, l’oraison d’ouverture en donne l’orientation comme suit : « Accorde-nous, Seigneur, de savoir commencer saintement par le jeûne l’entraînement au combat spirituel : que nos privations nous rendent plus forts pour lutter contre l’esprit du mal. » Ainsi, le jeûne est un moyen et un exercice du combat spirituel durant le Carême, paradoxe d’un effort physique de privation mais capable de procurer la force nécessaire pour vaincre le mal sous toutes ses formes.

Le jeûne selon la Bible

Les Saintes Ecritures regorgent d’exemples de personnes qui jeûnent et qui prient, tels dans l’Ancien Testament : Moïse (Ex 34, 28 ; Dt 9, 9) ; David (2 S 12, 16) ; Elie (1 R 19, 8) ; Esdras (Es 8, 21-23) ; Néhémie (Ne 1, 4) ; Esther (Est 4, 16) ; Daniel (Dn 9, 3) ; le peuple de Ninive (Jon 3, 5) ; dans le Nouveau Testament : Anne la prophétesse (Lc 2, 37) ; l’Eglise d’Antioche (Ac 13, 2-3) ; Paul et Barnabé (Ac 14, 23), la grande référence étant le Seigneur Jésus lui-même (Mt 4, 2). Dans ces différents passages bibliques, le jeûne est souvent associé à une intention de repentance ou de pénitence, de supplication pour autrui, de discernement de vocation ou de préparation pour une mission. Sur cette base, le jeûne symbolise pour le chrétien le détachement des biens matériels pour s’attacher au Christ, qui a jeûné quarante jours au désert au début de sa vie publique, subissant la faim et les tentations du Diable (Mt 4, 1-11). Le chrétien jeûne pour avoir faim de la Parole de Dieu, car comme l’a montré Jésus : « L’homme ne vit pas seulement de pain mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. » (Mt 4, 4 ; Dt 8, 3) Le jeûne porte le chrétien à se décentrer de lui-même, à sortir de l’égoïsme et le rend sensible aux besoins de ses frères par les œuvres de miséricorde. Le jeûne agréable au Seigneur pousse à soigne les relations avec le prochain et à partager avec les pauvres (Cf. Is 58, 4-9).

Le jeûne chez les Pères de l’Église et le Magistère

Pour saint Jean Chrysostome, dans ses Homélies sur Matthieu, le jeûne vrai ne consiste pas seulement à s'abstenir de nourriture, mais aussi de péchés comme la colère, les mensonges ou l'avidité. Saint Augustin, dans son Sermon sur le Carême, considère le jeûne comme une arme contre les passions, une discipline qui libère l'homme pour aimer Dieu et le prochain. Il s'agit d'un jeûne « intégral », qui touche le corps et l'esprit, pour imiter l’exemple du Christ qui s'est fait pauvre pour nous enrichir (2 Co 8, 9).

Le jeûne exprime la pénitence et la solidarité avec les souffrants. Le Concile Vatican II, dans Gaudium et Spes (n° 40), rappelle que le Carême est un temps de partage, où le jeûne nous rend sensibles à la faim des pauvres. Ainsi, le sens profond du jeûne est spirituel : il nous unit au sacrifice du Christ sur la Croix, nous convertit de l'égoïsme à la charité, et nous ouvre à l'espérance pascale.

Spécificité du jeûne chrétien

Pour le chrétien, le jeûne n’est pas une fin en soi -jeûner pour jeûner-, il ne saurait se limiter à une simple privation physique de nourriture ou de boisson car il vise à élever l'âme vers Dieu et à favoriser une plus grande communion avec le Christ.

De fait, le jeûne chrétien est christocentrique : il n'est pas une obligation rituelle pour plaire à Dieu par des actes formels, mais une réponse libre et joyeuse à l’appel du Christ, selon ce qu’enseigne le Catéchisme de l'Église catholique n° 1430 : « Comme déjà chez les prophètes, l’appel de Jésus à la conversion et à la pénitence ne vise pas d’abord des œuvres extérieures, " le sac et la cendre ", les jeûnes et les mortifications, mais la conversion du cœur, la pénitence intérieure. Sans elle, les œuvres de pénitence restent stériles et mensongères ; par contre, la conversion intérieure pousse à l’expression de cette attitude en des signes visibles, des gestes et des œuvres de pénitence. »

Le jeûne chrétien ne met donc pas l'accent sur la purification rituelle, mais vise la conversion du cœur à travers la lutte contre le vice et le combat pour la vertu, en union avec le sacrifice eucharistique du Christ. Cette différence souligne l'esprit de liberté évangélique : « C’est pour que nous soyons libres que le Christ nous a libérés. Alors tenez bon, ne vous mettez pas de nouveau sous le joug de l’esclavage. » (Ga 5, 1) Pour le chrétien, le jeûne tient toute son importance de sa référence au Christ qui a dit : « Ma nourriture, c’est de faire la volonté de Celui qui m’a envoyé et d’accomplir son œuvre. » (Jn 4, 34)

Modalités du jeûne catholique en temps de Carême

A la différence d’autres spiritualités, le jeûne chez les catholiques est moins strict en durée et en forme : pas d'abstinence totale sur des jours entiers, pas de précision d’heure de début ou de fin. Le jeûne s'accompagne toujours de la prière et de l'aumône. Le catholique jeûne pour se nourrir de la Parole de Dieu en consacrant plus de temps à la prière, et les ressources qu’il épargne sont à utiliser pour venir en aide au prochain. On retrouve-là les fameux 3P (PPP) du Carême : Pénitence (Jeûne), Prière, Partage (Aumône).

Comment jeûner ? La manière de jeûner

Chez les catholiques, pour être valide, le jeûne ne consiste pas à se priver totalement de nourriture et de boisson, du lever au coucher du soleil. Même s’il n’y a pas de jeûne sans privation de quelque chose, le jeûne n’est pas une fin en soi : on ne jeûne pas pour jeûner, mais pour exprimer son besoin de Dieu qui seul, peut apaiser notre faim. Si le jeûne comporte vraiment une dimension de privation et un minimum d’austérité, il n’est donc pas normal que durant le Carême les dépenses pour l’alimentation ou la masse corporelle augmentent ou que l’on retrouve à table un menu extraordinaire pour un budget plus élevé.

La discrétion 

« Et quand vous jeûnez, ne prenez pas un air abattu, comme les hypocrites : ils prennent une mine défaite pour bien montrer aux hommes qu’ils jeûnent. Amen, je vous le déclare : ceux-là ont reçu leur récompense. Mais toi, quand tu jeûnes, parfume-toi la tête et lave-toi le visage ; ainsi, ton jeûne ne sera pas connu des hommes, mais seulement de ton Père qui est présent au plus secret ; ton Père qui voit au plus secret te le rendra. » (Mt 6, 16-18) Ainsi, Jésus recommande la discrétion -à la limite le secret-, il désapprouve l’ostentation, le désir de se faire voir et admirer des autres. C’est pourquoi le chrétien n’a pas à organiser lui-même une cérémonie quelconque de rupture de jeûne, pratique inconnue de sa tradition spirituelle, ce qui ne l’empêche pas de chercher des fromes appropriées de partager avec ses frères en Christ ou en humanité.

Formes du jeûne

Dans sa forme la plus ordinaire, le jeûne du catholique consiste à prendre un repas principal par jour, en s’accordant au besoin des collations légères en lieu et place de repas complet (par exemple, un fruit ou un morceau de pain). Il n'y a pas de limite quantitative ou qualitative stricte sur les aliments, mais une modération globale. Le jeûne n’est pas hydrique, il n’exclut pas la possibilité de boire de l’eau. Inutile de se faire du scrupule quant à avaler ou cracher la salive toujours produite tant que les glandes salivaires fonctionnent bien ou encore sur d’autres sécrétions physiologiques comme les menstrues chez les femmes ! Jésus n’a-t-il pas guéri la femme qui avait des pertes de sang et l’avait touché, au lieu de la réprimander ? (Cf. Mt 9, 20-22)

On peut aussi jeûner au pain sec et à l’eau ou trouver d’autres formes de privation selon sa situation.

Abstinence et denrées prohibées : viande et alcool

L’abstinence consiste à se priver de l’une ou l’autre denrée précisée par la loi ecclésiastique. Selon le Code de droit canonique, canon 1251, « l’abstinence de viande ou d’une autre nourriture, selon les dispositions de la conférence des Évêques, sera observée chaque vendredi de l’année, à moins qu’il ne tombe l’un des jours marqués comme solennité ; mais l’abstinence et le jeûne seront observés le Mercredi des Cendres et le Vendredi de la Passion et de la Mort de Notre Seigneur Jésus-Christ. » A l’échelle de l’Église universelle, la loi de l’abstinence exclut donc la viande, afin d’honorer le Christ qui a souffert dans sa chair pour notre salut, mais pas les œufs, les produits laitiers ou les condiments à base de graisse animale. Pour l’Eglise Famille de Dieu au Burkina Faso et sur disposition de nos Pères évêques s’ajoute l’abstinence de boisson alcoolisée (vin, bière, dolo, bangui...). Le jeûne va souvent de pair avec l’abstinence et l’on parle alors de « jeûne et abstinence », pour dire qu’au moment de manger en temps de jeûne, on doit éviter les denrées proscrites. Au-delà de ces denrées, l'esprit chrétien invite à éviter les excès. Pour le Pape Paul VI dans sa constitution apostolique Paenitemini (17 février 1966), l'abstinence vise à mortifier le corps pour l'élévation de l'âme.

Jeûne et abstinence comme mortification

Le Carême est propice pour lutter contre certaines addictions et nous libérer des plaisirs mondains et de tant de choses, idoles modernes, qui nous assujettissent : écrans télé et portables, pornographie, stupéfiants, alcool, jeux de hasard, etc. En guise de jeûne, nous devons travailler à la maîtrise des sens et de la bouche : jeûner des paroles blessantes, faire violence sur soi et ne pas céder à quelque forme de violence sur les autres.

Le temps du jeûne : quand jeûner ?

Selon la loi de l’Église, le Code de droit canonique, canon 1250, « les jours et temps de pénitence pour l’Église tout entière sont chaque vendredi de toute l’année et le temps du Carême. » Le Carême, temps de pénitence, s’étend du Mercredi des Cendres au Samedi Saint, soit une durée de 46 jours. Pour avoir les 40 jours qu’évoque le mot « Carême », on exclut les 6 dimanches de cette période car le chrétien ne jeûne pas le dimanche, jour de joie, jour du Seigneur et de la Résurrection. Le canon 1251 précise les jours de pénitence : « L’abstinence de viande ou d’une autre nourriture, selon les dispositions de la conférence des Évêques, sera observée chaque vendredi de l’année, à moins qu’il ne tombe l’un des jours marqués comme solennité ; mais l’abstinence et le jeûne seront observés le Mercredi des Cendres et le Vendredi de la Passion et de la Mort de Notre Seigneur Jésus-Christ. » En somme :

  • Jeûne obligatoire et abstinence : deux jours par an, Mercredi des Cendres et Vendredi Saint

  • Abstinence tous les vendredis du Carême : Abstinence de viande même sans réduction de quantité. En principe cette disposition s'étend à tous les vendredis de l'année, sauf dispense locale.

Conditions d'âge et de santé

Selon la loi de l’Église, « sont tenus par la loi de l’abstinence les fidèles qui ont quatorze ans révolus ; mais sont liés par la loi du jeûne tous les fidèles majeurs jusqu’à la soixantième année commencée. Les pasteurs d’âmes et les parents veilleront cependant à ce que les jeunes dispensés de la loi du jeûne et de l’abstinence en raison de leur âge soient formés au vrai sens de la pénitence. » (Canon 1252) Cela signifie que l'obligation de jeûne s'applique aux catholiques âgés de 18 à 59 ans révolus, en pleine santé. Les mineurs, les personnes âgées, les malades, les femmes enceintes ou allaitantes, les voyageurs ou ceux qui travaillent dur sont exemptés. Le jeûne n’empêche pas de prendre ses médicaments et de se soigner, car dans sa dimension physique il concerne le fidèle bien-portant. Le malade qui souffre déjà dans son corps et dans son âme aussi, est invité à unir ses souffrances à la croix du Christ pour sa propre sanctification ou pour d’autres intentions : la conversion des pécheurs, la réconciliation ou la paix…

Jeûne et Eucharistie

Le jeûne eucharistique est une préparation intime à recevoir le Christ dans la Communion. Selon le Code de droit canonique (canon 919), on s'abstient d'aliments et de boissons (sauf eau ou médicaments) au moins une heure avant de recevoir la sainte Eucharistie. Ce jeûne symbolique nous dispose à l'union mystique avec le Christ et actualise le sens du Carême : se nourrir du Christ plutôt que du monde. Le jeûne trouve alors son couronnement dans la communion eucharistique et ne saurait être un prétexte qui empêche un fidèle en règle de communier.

Le jeûne, selon l’esprit de l’Église, est un puissant moyen pénitentiel -mortification et regret des péchés, résolution à renouveler la grâce du baptême- pour qui veut progresser vers la sainteté. Sa pratique contribue à faire du Carême un temps de grâce qui nous libère des affections désordonnées et nous unit plus intimement au Christ et avoir part à la gloire de sa Résurrection. Que la Vierge Marie, modèle docilité à Dieu, soutienne nos efforts de conversion, et nous conduise à son Fils Jésus Christ, notre Seigneur et notre Dieu, qui règne pour les siècles des siècles. Amen.

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